Lexicon / localhost

Douglas Edric Stanley

2009.06.28

Un des traits distinctifs d’Internet vient de sa définition fluctuante. Comme la fleuve d’Héraclite (cf. vague), d’un instant à l’autre Internet n’est plus tout à fait le même. De ce point de vue il est difficile de parler uniquement d’un support artistique, même si forcément tout champ de création se trouve affecté par son existence. C’est un détail qui s’est beaucoup perdu lors des débats sur la loi Hadopi, lorsqu’on a voulu réduire Internet à un support de télécommunications en concurrence avec les supports précédents. La réalité c’est qu’on fait tout un tas de choses sur Internet, et très peu ont à voir avec de la « consommation culturelle » : discuter, chercher, calculer, écrire, flâner, mater, jouir — l’art est loin d’être la seule activité, ou l’activité dominante. Tout s’y mele. De ce fait de côtoyer très intimement d’autres formes qui s’y trouvent, et pas forcément en concurrence, l’art peut devenir tour à tour opérateur, contenu, contenant — ou une combinaison des trois. C’est une modification radicale puisque d’un point de vue c’est l’art qui devient le ready-made pour les autres — pour ceux qui auparavant « ne faisait pas de l’art ». C’est probablement une des raisons pour laquelle la création peut sembler si timide sur le web, ou si difficile à identifier. C’est presque de la sociologie, car on découvre encore ce que c’est : comme si l’œuvre ne disait rien d’autre que « voici Internet ». L’art devient presque dans ce cas un raccourci, une manière de percevoir le phénomène autrement (cf. wefeelfine.org).

Évidement, certains artists ont trouvé des formules pertinentes, mais j’ai envie de dire qu’elles se sont posées presque tout de suite. JODI (cf. wwwwwwwww.jodi.org), par exemple, a généré une forme plastique qui s’est situé de manière si pertinente au niveau du support que du coup on peut se poser des questions sur la pertinence de travailler en tant qu’artiste avec des systèmes à base de « plug-in » comme beaucoup d’entre nous. A côté de JODI, faire du Shockwave ressemble toujours un peu à de la décoration. Certains ont réussi à s’y échapper, comme Turux, mais la plupart des sites à base de plug-in souffrent de ce côté décoratif. Une autre alternative serait les travaux d’intervention sur le web comme milieu (social, politique, économique, esthétique, sémiotique, peu importe), on pourrait parler dans ce cas du Radical Software Group, Christophe Bruno, Aram Bartholl, ou UBERMORGEN.

Mais pour tout dire, ce qui m’intéresse sur Internet, c’est tout le reste, à commencer par tous les phénomènes liés aux usages. Le web est avant tout une question d’usage, de production d’usages et de mise en relation des nouvelles formes d’usage. C’est probablement une des raisons pour laquelle que le web est si moche : on n’est pas dans un système de communication mais plutôt dans un système de relation. De cette problématique naît une contradiction : alors qu’aujourd’hui tout tend vers une prise en charge de la production de contenus, peu de personnes hébergent leurs contenus sur leurs propres machines. La plupart du temps les gens ignorent même que leur machine peut se servir également de distributeur direct de contenus. Un de mes sites préférés c’est « localhost », ou « 127.0.0.1 » en langage geek : en tapant « http://localhost » votre navigateur cherchera à naviguer sur votre propre machine comme si elle accédait à une machine extérieure. Ironiquement, c’est un des sites les moins utilisés au monde alors que tout le monde l’a (potentiellement) dans sa machine. Pour la plupart des gens, http://localhost est endormi et n’émet pas de contenus, autant pour des raisons techniques (sécurité des communications) que politiques (sécurité du territoire). C’est de cette tension que naît des services comme Facebook, YouTube ou MySpace, tous les trois basés sur cette expérience à la fois crue mais révélatrice, AmIHotOrNot.com. Malgré les firewalls, malgré le fait que nous naviguons seul(e)s sur le réseau, restent néanmoins ce désir simple de rencontrer d’autres personnes de l’autre côté de la ligne. « Click here to meet me ».

Une de mes dernières pièces en ligne tente d’approcher ce monde des « usagers » de Web, à travers le dernier phénomène à la mode, Twitter. J’ai été agréablement surpris en me servant de cette plate-forme de sa malléabilité, c’est-à-dire de sa capacité à s’adapter à divers usages, la plupart insoupçonnés par ses concepteurs. De cette ouverture naît une nouvelle forme d’écriture qui révèle quelque chose de l’humanité qui s’en sert. J’ai été très touché, par exemple, de constater que beaucoup de gens, dans beaucoup de langues et de cultures, et avec une fréquence quasi permanente, disent « bonne nuit » à travers ce service. C’est à la fois ridicule et touchant : je vous dis bonne nuit, je vous dis au revoir, je vous communique que nous ne communiquerons pas ce soir. De là naît une promesse de nouvelles possibilités de rencontres. C’est de là qu’est naît ma nouvelle série de travaux sur Twitter, chacun tentant de révéler quelque chose de cette promesse indéfinie.