Parlons, non pas d'interactivité, mais d'in + ter + activité.
Acte : Activité,
selon mon dictionnaire historique de la langue française, est un
dérivé d'acte, emprunt du latin
actum et participe passé passif substantivé du verbe agere.
Agere (« faire ») se distingue
de son homologue facere (« faire »)
à cause de sa relation à une continuité dans l'acte :
il décrit une activité continue, là où facere
serait une relation à l'instant. Entre l'instant et le continu, l'acte
même, avant toute activité, serait l'expression de la durée
d'une action. En anglais on trouve facilement ce sens d'une continuité
dans le verbe « act », par exemple sous forme d'impératif :
« act accordingly », ou dans « to interact ».
Deuxième particularité d'agere,
c'est qu'il viendrait du grec agein, c'est-à-dire
« pousser devant soi », et serait en opposition avec
ducere qui signifie « conduire en
marchant devant ». Ce n'est que plus tard qu'il s'oppose à
cogitare. Agere
- mot hérité d'une civilisation de pasteurs, me dit
mon dictionnaire - ne signifie pas au départ le concept abstrait
d'un fait ou de la réalisation d'une tâche; agere
a été conçu pour l'activité tout à fait
spécifique et concrète de la conduite. On conduit son troupeau,
on ne le travaille pas. C'est peut-être pourquoi la racine indo-européenne
°werg'- (« agir »),
et avec elle le grec ergon « travail »
(cf. werk/work), n'interviennent pas dans l'histoire d'« acte ».
Le travail, la force exercée par rapport à une tâche
n'a pas ici de référence. On se réfère plutôt
à ce que l'on conduit, activité constituée par la conduite,
plutôt que l'objet fabriqué dans cette conduite.
Agere aurait plusieurs descendants français
dont acteur, activité, et actualisation.
Inter : In signifie
en latin « dans ». Il a gardé, en anglais, la
forme de sa racine : « in » ; en français
on le trouve sous forme de « en ». L'élément
ter- sert à opposer deux parties. Inter-
signifie donc « à l'intérieur de deux ».
En latin il sera utilisé dans le sens d'un espacement ou d'une répartition.
Par exemple, « interface », mot venant de l'anglais,
est utilisé depuis au moins 1882 pour signifier une « surface
placée entre deux portions de matière ou d'espace ».
Inter- permet alors à un verbe ou à
un nom de se constituer à l'intérieur d'un phénomène
en se servant souvent d'une opposition. Dans ce sens, « intercaler »
consisterait non seulement en une insertion dans un calendrier, une série,
ou dans un ensemble, mais aussi à un écartement de tous ces
éléments qui les maintiendrait en opposition. L'élément
inter- fait travailler le « entre
» ; il l'occupe. Pourtant, on dit que le sens d'une réciprocité
de « inter- » - d'où interactivité -
correspondrait à une transformation introduite après coup
et ne serait pas en rapport avec l'usage premier de cet élément.
Selon mon dictionnaire, « les formations où inter- expriment
une relation ou la réciprocité ne semblent pas procéder
de modèles latins; inter- y représente
plutôt un doublet savant de entre- ».
Mais il serait difficile d'imaginer qu'une telle déformation n'était
pas inscrite dès le départ, au moins virtuellement, dans ce
terme. De plus, « entre » n'est qu'une variation
de inter-. C'est-à-dire
que cet élément inter- donne comme racine du mot «
inter-activité », la notion d'un espace commun de travail
et non pas une dynamique de réciprocité.
Apparemment, on a du mal à comprendre que dès le départ,
un « inter- » peut être compris
autrement qu'en tant qu'écartement dans l'espace. A partir du moment
où une dynamique entre dans tous ces éléments, à
partir du moment où nous nous rapprochons d'un événement
« à l'intérieur de deux », on nous parle
d'usage « savant ». Mais ceci n'est pas un problème
d'étymologie, c'est un problème plutôt conceptuel.
Voici deux animations interactives:
Dans la première, nous voyons
un bouton, une bille, ou tout simplement un cercle rouge. En « cliquant
dessus » on voit qu'il se casse en deux, et qu'entre les deux
parties s'intercale un espace qui auparavant demeurait imperceptible. Cet
espace est mesuré par l'ordinateur, qui affiche la distance de séparation
en « pixels » - son élément de mesure
graphique de base.
Nous voyons alors que, pour séparer les deux parties du bouton et
créer pour chacune d'elles un trajet, il suffisait d'appliquer une
force notamment celle constituée par le « clic »
du bouton de la souris. Évidemment toute application de force complique
la dynamique d'un événement, comme nous allons le voir dans
un instant. Néanmoins, ici la mesure en pixels de cet écartement
nous permet de témoigner d'un mode de visualisation extrêmement
efficace, qui cherche à réduire le mouvement seul à
l'espace parcouru. L'activité est mesuré après-coup.
Voici donc une prémière définition, celle donnée
par le dictionnaire historique du sens latin de inter- :
« l'espacement, la répartition (sens local ou temporel) ».
Dans notre deuxième exemple, nous avons de nouveau un espace mesuré.
Sauf que, cette fois-ci, cette délimitation ne fait que démarquer
une sorte de champ d'opération dans lequel a lieu la saisie de l'interactivité.
Dans cette exemple, les « conséquences » ou
résultats des gestes-utilisateur ont lieu sur les bords, indirectement,
c'est-à-dire sans correspondance directe d'action-réponse à
l'échelle (1:1). Quand on bouge la souris,
les bords s'agitent et se mettent à vibrer. Ici, le inter- ne
travaille pas en tant qu'espacement, mais plutôt comme activité
d'espacement, comme activité d'écartement des billes. La façon
dont le inter- travaille l'intér-ieur dépasse la pure notion
d'un espace qui occupe l'espace pour rejoindre une notion d'activité
à l'intérieur d'un écart qui permettrait, lui, l'écartement.
Non pas un « espace intérieur » où quelque
chose se passe, mais plutôt l'inter-espace qui fait que les événements
dans l'espace ont lieu. C'est la dynamique à l'intérieur de cet
inter- qui fait l'activité de inter-. Les mesures ne font
que mesurer une sorte de limite de possibilités de cet inter-,
de cet espacement.
Voici deux manières de comprendre inter-, c'est-à-dire
« l'entre-deux ». D'un côté on voit
inter- en tant qu'espacement purement mesurable, compréhensible
à l'espace même. Une logique de l'espace. De l'autre, on voit un
espace d'opérations ou d'activations où l'espace lui-même
est travaillé, de l'intérieur, par une force qui le dépasse.
C'est le point virtuel. On parle alors de dynamique, de tension, de pression,
d'effort.
Evidemment, ces deux « perceptions » du même
« phénomène » existent en même temps
l'une que l'autre : il y a des espaces intérieurs qu'on occupe, et des
espaces dynamiques qui font interagir un objet, par exemple, avec un autre.
Nous nous situons la plupart du temps sur les bords de cet inter-,
et c'est lui qui travaille tous les termes de l'événement.
Contrairement à l'historique donné par le dictionnaire, il faudrait
renverser le rapport entre l'inter-espace et l'interaction. Car,
pour occuper de l'espace il faut l'occuper, c'est-à-dire maintenir
son occupation. Tout inter- de type « je mesure l'espace qui distance
deux points » demande une tyrannie de l'occupation. Même avant
d'avoir une opposition, il faut mettre en opposition les choses, les écarter.
Quand le dictionnaire dit alors que « les formations où inter-
exprime une relation où la réciprocité ne semblent pas
procéder de modèles latins; inter- y représente
plutôt un doublet savant de entre- », on nous fait sauter
une étape. Il se peut qu'à l'époque romaine, on n'avait
pas encore saisi cette nuance, mais il n'empêche que pour tout mot profitant
de l'élément inter- cette remarque reste de l'actualité :
pour avoir un inter-, il faut le créer. Si inter- construit
une opposition « à l'intérieur de deux »,
il existe en même temps un écart virtuel à l'intérieur
de cet intérieur qui le maintient et qui fait que tout inter- est
réciproque. On pourrait éventuellement parler de cet élément
inter- en termes de « dispositif » à
cause de son activité particulière de construction d'un espace
dans lequel les choses se maintiennent les unes par rapport aux autres. C'est
la construction d'une relation.
définition:
acte
n.m. n'est attesté qu'au XIVe s. (1338); c'est un emprunt au latin actum,
au pluriel acta, participe passé passif substantivé du
verbe agere « faire », qui donnera agir* un
siècle plus tard. Acta est devenu en latin médiéval l'équivalent
de charta « pièce juridique » (-> charte). Ce
radical act- (supin et participe de agere) a produit actor
« celui qui agit », actio « fait ou manière
d'agir » et en latin scolastique les adjectifs activus, (d'où
le latin médiéval activitas) et, par l'intermédiaire
de actus, actualis (d'où le médiéval actualitas).
Le latin agere, comme le grec agein (d'où agôn « lutte »),
signifie d'abord « pousser devant soi » ; il se distingue
de ducere « conduire en marchant devant » ;
ce sont les mots d'une civilisation de pasteurs conduisant leur troupeaux. Le
présent ago correspond à un thème indoeuropéen
(sanskrit ájati « il conduit ») ; il
est en rapport probable avec le grec agelê « troupeau ».
On peut noter que les langues italiques n'ont pas conservé la racine
indoeuropéenne °werg'-, « agir », que
l'on retrouve dans le grec ergon, le werk/work des langues germaniques,
etc. Outre ses dérivés en act-, le verbe latin a de nombreux
composés (agitare, cogitare, exigere, prodigere,
subigere, transigere) et dérivés (agilis)
qui ont eu des effets en français. Agere exprime l'activité
continue, alors que facere (-> faire) concerne l'instant ; le
verbe latin s'est spécialisé en religion (activité sacrificielle),
en droit, en spectacle, en grammaire : on retrouvera ces contextes en français
pour agir, acte, action, acteur...
inter- est un élément emprunté au latin inter, proprement « à l'intérieur de deux » (-> entre), préverbe et préposition formé de in « dans » (-> en) et de l'élément -ter- servant à opposer deux parties. Inter- entre dans des composés exprimant l'espacement, la répartition (sens local ou temporel), dont certains sont empruntés au latin (par exemple interlinéaire, 1389 ; latin interlinearis)... Les formations où inter- exprime une relation ou la réciprocité (interrégional, 1893) ne semblent pas procéder de modèles latin ; inter- y représente plutôt un doublet savant de entre-.
- Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, 1995.